Orthorexie : comprendre ce qui se joue derrière la quête du “manger parfaitement”

L’orthorexie ne naît jamais d’un simple intérêt pour la “bonne alimentation”. Elle se construit dans un ensemble de facteurs émotionnels, psychologiques, traumatiques et sociaux qui s’entremêlent. Derrière la volonté de manger “propre”, “pur”, “parfait”, il y a souvent une tentative de se protéger, de se stabiliser, de reprendre prise sur quelque chose qui échappe.

Pour certaines personnes, tout commence par une période de fragilité émotionnelle : une anxiété qui s’installe, une hypersensibilité difficile à réguler, un sentiment de chaos intérieur. Les règles alimentaires deviennent alors un moyen de créer de la prévisibilité. La rigidité apporte une forme de calme, une structure, un sentiment d’ordre. Des travaux en psychologie clinique montrent que ces comportements peuvent fonctionner comme des stratégies d’autorégulation émotionnelle, un moyen de réduire l’anxiété en s’appuyant sur des routines strictes (Koven & Abry, 2015).

Pour d’autres, l’orthorexie prend racine dans une histoire plus profonde. Une maladie, une période de vulnérabilité, un événement qui a ébranlé la confiance dans le corps. Après un choc, le cerveau cherche des moyens de se protéger, et la nourriture “saine” devient une sorte de bouclier. Certaines recherches en santé mentale montrent que les expériences traumatiques — qu’elles soient médicales, émotionnelles ou relationnelles — peuvent fragiliser la relation au corps et renforcer les comportements de contrôle autour de l’alimentation (Herman & Polivy, 2008).

Il existe aussi un lien entre les violences subies et les troubles alimentaires en général. Sans entrer dans les détails, plusieurs études indiquent qu’un pourcentage significatif de femmes suivies pour des troubles alimentaires rapportent des antécédents de violences, y compris sexuelles. Ces données ne disent pas que l’orthorexie est causée par un traumatisme, mais qu’un vécu douloureux peut rendre le contrôle alimentaire plus tentant comme stratégie d’adaptation. Ce lien est important à connaître, car il rappelle que l’orthorexie n’est jamais un caprice : c’est une réponse à quelque chose de plus grand que la nourriture elle-même.

À cela s’ajoute l’influence des réseaux sociaux. Les contenus sur la “clean eating”, les listes d’aliments “toxiques”, les routines parfaites, les corps idéalisés… tout cela crée un climat où la santé devient une performance. Les algorithmes amplifient les contenus extrêmes, ce qui renforce la rigidité alimentaire et la peur des aliments (Turner & Lefevre, 2017). Pour une personne déjà vulnérable, ces discours deviennent des règles. Des vérités. Des injonctions.

Peu à peu, un cercle vicieux se met en place. Plus la personne suit des règles strictes, plus elle se sent en sécurité. Plus elle se sent en sécurité, plus elle renforce ses règles. Et plus elle renforce ses règles, plus sa vie se rétrécit autour de ce qui est “autorisé” et “interdit”.

Ce qui rend l’orthorexie difficile à repérer, c’est qu’elle est souvent valorisée. On félicite la discipline, la rigueur, la “bonne hygiène de vie”. On applaudit ce qui, en réalité, est une souffrance silencieuse. Pourtant, les recherches montrent que l’orthorexie peut entraîner des carences, une fatigue importante, des perturbations hormonales et un isolement social .

Comment on s’en sort ?,

Sortir de l’orthorexie ne commence pas par l’assiette. Ça commence par un mouvement intérieur : reconnaître que ces règles ont eu une fonction. Elles ont rassuré, structuré, protégé. Elles ont permis de tenir debout dans des moments où tout semblait vaciller. Et c’est en comprenant cela que quelque chose peut commencer à se relâcher.

Un suivi — psychologique, nutritionnel, ou pluridisciplinaire — permet d’explorer ce qui se joue derrière les comportements. Ce n’est pas un travail sur la nourriture en premier lieu, mais sur l’histoire qui a rendu ces règles nécessaires. Parfois, c’est en racontant une scène du quotidien — un repas refusé, une invitation qui angoisse — que l’on comprend ce qui se cache derrière la rigidité. Parfois, c’est en revisitant une période de vie où tout semblait incertain. Parfois, c’est en mettant des mots sur une expérience longtemps tue.

Peu à peu, la nuance revient. Les aliments cessent d’être divisés en “bons” et “mauvais”. La flexibilité se reconstruit, souvent par petites touches. On réapprend à écouter son corps, non plus comme un objet à maîtriser, mais comme un partenaire. On retrouve le plaisir de manger avec d’autres, la spontanéité, la légèreté.

Ce chemin demande du temps, de la douceur, et souvent un accompagnement professionnel. Il demande surtout de comprendre que l’orthorexie n’est pas un échec, mais un langage. Une manière de survivre à quelque chose qui a été trop lourd à porter seule. Et lorsque cette histoire est accueillie sans jugement, alors, doucement, les règles se desserrent, la peur recule, et la vie reprend de la place.

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