Ces corps qu’on commente sans savoir ce qu’ils traversent
Il y a quelque chose de troublant dans la manière dont notre entourage réagit à nos variations de poids, comme si notre corps devenait soudain un indicateur visible de tout ce que nous vivons intérieurement, comme si perdre ou prendre quelques kilos racontait une histoire que chacun se permettait d’interpréter sans vraiment savoir ce qui se joue derrière. Quand on perd du poids, on reçoit souvent des félicitations, des “wahou, tu as bien perdu”, comme si c’était forcément une bonne nouvelle, comme si la perte de poids était toujours synonyme de réussite, de discipline, de victoire personnelle. Pourtant, personne ne sait si cette perte est le résultat d’une anxiété qui ronge, d’une dépression qui coupe l’appétit, d’un trouble alimentaire qui s’installe, d’un deuil, d’un épuisement profond ou simplement d’une période où le corps se défend comme il peut. Parfois, en félicitant quelqu’un, on applaudit sans le savoir une souffrance silencieuse.
Et puis il y a l’autre versant, celui de la prise de poids, qui déclenche des regards plus lourds, des silences qui en disent long, des petites phrases maladroites qui se veulent bienveillantes mais qui piquent, qui blessent, qui font douter. On se met alors à se questionner, à se demander si l’on est jugé, si l’on pense que l’on se laisse aller, si l’on voit que quelque chose ne va pas. La prise de poids devient un sujet, un mystère que certains tentent de résoudre, une inquiétude mal exprimée, parfois un tabou que personne n’ose vraiment aborder.
Et au milieu de tout cela, il y a l’entourage, celui qui aime mais ne sait pas comment faire, celui qui voit les changements, qui sent que quelque chose se passe, qui voudrait aider mais qui a peur de mal faire, qui se sent démuni, maladroit, impuissant. Ce sont des proches qui marchent sur des œufs, qui n’osent pas poser de questions, qui portent leur inquiétude en silence, qui ont peur d’être intrusifs, peur de blesser, peur de découvrir une vérité qu’ils ne sauraient pas gérer. Leur maladresse n’est pas un manque d’amour, c’est souvent l’expression d’une peur profonde, celle de ne pas savoir comment accompagner quelqu’un qui souffre dans son rapport au corps, à la nourriture, à lui-même.
Alors peut-être que la première chose à faire serait simplement d’arrêter de commenter les corps, tous les corps, dans un sens comme dans l’autre, parce qu’on ne sait jamais ce que vit la personne en face, parce que le poids n’est pas un indicateur de bonheur, parce qu’un silence bienveillant vaut mieux qu’un compliment mal placé, parce que la vraie question n’est pas “tu as perdu ?” mais “comment tu te sens”. Et si on apprenait à regarder autrement, à voir les gens pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils pèsent, à valoriser la lumière dans leurs yeux plutôt que la taille de leur jean, à célébrer leur force, leur douceur, leur courage, leur humour, leur présence, à comprendre que le corps n’est qu’une façade, parfois un champ de bataille, parfois un refuge, mais jamais une identité.